Chant 17
(peinture: Jean Remlinger)
*****17 – Ils sont au cœur, maintenant, d’une spirale double, dédoublée, en plein dédoublement. Comme au centre de nulle part, ils se prosternent devant les dieux morts ; ceux qui ne reviendront pas. Jamais ! Ce n’est pas la question du temps qui compte ici. Le temps n’existe pas, tout simplement : je l’oblitère, je l’insère entre deux plaques de métal, et il brûle. Le voilà donc qui s’en va, au loin, entouré du chœur des jeunes vierges qui le portent sur leurs têtes chancelantes. Ils sont plusieurs milliards. Un cortège de milliers de kilomètres, qui roule sur les routes sinueuses, pareil à un train d’enfer. Ils sont noirs. De la noirceur du café froid, lorsque sa surface se charge de glace. Nous n’avons pas ici suffisamment de souffrances. Nous n’avons plus de champs pour que la terre nous vampirise. Ils sont retournés à la ville comme on revient au néant. (Et s’ils connaissaient la teneur de l’essaim de jugements, ils produiraient la bombe, ils la propulseraient au-dessus d’eux, à la verticale, et ne se couvriraient pas les yeux à l’instant distancé de l’explosion. L’explosion détruirait le monde. Elle serait sans danger pour eux, car ils sont revenus victorieux de la mort. Je n’ai pas assez de larmes pour pleurer cette mort dont ils viennent. Elle est dix mille fois plus sombre que celle qui se fait attendre.) Dans l’ignorance, indolents, ils chantent et la musique coule sur eux en autant de diamants. Pourquoi donc chanter ainsi, hommes de tous les temps ? L’horizon refusé des étoiles rougit de son immanence. Il s’est alourdi, car il ne peut plus se plier aux lois verticales. Il est le point de jonction, le trou noir où toute couleur, toute forme, blêmit et fond. Et ils continuent leur marche sur eux-mêmes – cette marche qui ne mène nulle part. Mais à ce qu’ils sont ! Ils sont au cœur, maintenant, d’une spirale double, dédoublée, en plein dédoublement. Jamais plus : l’arrêt de la victoire en marche. Jamais plus : l’autisme des mains qui calent. Jamais plus : l’autre est un miroir. Ils chantent. Ils se transforment en ces chants tourbillonnants qui tonnent ! C’est en ces chants multiformes qu’ils prennent véritablement corps. Leurs pieds ne touchent plus terre. Ils s’élèvent et tournent de plus en plus haut ; nuée polychrome, enchantée, dangereux brouillard sonore, assourdissant ! Leurs bras se déploient et de leurs nerfs jaillissent et grandissent les plumes du dieu-serpent. Leurs cous s’allongent ainsi que leurs griffes. Ils n’ont plus forme humaine. Ils ont pris la forme de ce qu’ils sont vraiment. Ils ont rejoint leur forme mentale à l’intérieur de la prison. Ils ont fusionné leur esprit à celui du kaléidoscope. Les tours vertigineuses ne leur font plus peur. Ils n’ont plus de peur. Ou peut-être le croient-ils et peut-être en est-il mieux ainsi. Pour l’instant. Cet instant qui n’en peut plus de mourir, de se contracter et de se rabattre comme le fait l’horizon, comme le fait la sueur quand elle touche le métal brûlant, hurlant. Ils toucheront le sol à nouveau. Ils le toucheront. Ils se demanderont alors quelle est cette surface sèche, aride et sale qui leur imprime un contact qu’ils ne peuvent pas ne pas rendre. De là naît l’insubmersible ambivalence. Ils ne peuvent pas ne pas toucher terre, du moins de temps en temps. Mais cette dernière affirmation ne tient pas. Le temps s’unifie. Il n’y a pas d’autre temps que celui-ci. Et il est indélébile, incandescent avant sa lente et sûre implosion. Les mots ne sont pas assez forts pour soutenir ce dédale. Faut-il se taire ? Il faudrait coucher tous les mots du monde sur la page, sur le même point. Il faudrait que tous s’unissent afin de former le bloc le plus signifiant, le plus millimétriquement parfait, semblable aux nuées que forment les hommes, planant entre terre et cieux, voguant vers l’oblitération, vers l’horizon, si peu semblables à ce que je reproduis sur ces lignes disjointes, si longues —————— si longues. Ils sont au cœur, maintenant, d’une spirale double, dédoublée, en plein dédoublement. Le bruit de leurs ailes couvre celui de ce chant.