Le spectateur et les projecteurs
Voix off (de plus en plus vite, tandis que de la scène 2, tous les acteurs le regardent et le
pointent ou rient, ou parlent entre eux en le désignant): Ainsi l’homme prend pied dans cette vague sphère. Il tourne et pointe son regard à tous les vents, aux quatre points cardinaux, pour trouver le sol, pour trouver le cadre, la rangée de projecteurs qui le noient de lumière. Bientôt, il s’assoira, emporté par le poids de plus en plus importun de son corps. Et quand il voudra avoir la preuve de son existence, il penchera la tête vers le bas. Et il ne verra plus ses pieds. Il se sent peu à peu happé, il se sent seul et regardé, sans en être digne, sans pouvoir s’arrêter de rediriger son regard, afin de percevoir, dans un océan de clarté, quelqu’un, une quelconque image de l’humain. Mais il n’y a, hélas, personne. Il est seul, seul, tout seul. Il a les pieds ballants au bas de la scène et l’horizon l’aveugle de milliards de lumières. Il ne sait où il se trouve et ne sait repartir d’où il vient. Il est seul, personne ne le guide. Un monstre atroce le regarde. Il est multiple, il est cent. Il rit de ses milliards de dents. Et de ses paires de bras, il applaudit parfois. On entend dans la complète noirceur qui se réfugie derrière la pluie d’éclairage, son murmure constant. Murmure de rage et d’envie. Murmure de lèvres mutilées qui rient. Il regarde devant lui et ne voit rien. Ses pieds ne touchent plus sol, il est seul, seul dans l’univers. Et la lumière l’accable, le perce comme une grêle de poignards. De tout petits poignards extrêmement aigus qui percent d’avides petites entailles dans la chair, sans que la blessure ne se sente, sans que le sang qui coule ne le fasse fléchir. Il reste là, à jamais incompris, aveugle, perdu dans un torrent de lait, les oreilles emplies d’indistincts murmures. Il ne sait plus qui il est. Son chemin est devenu tout à fait blanc. La lumière l’enflamme. La lumière le transporte. Mais il ne sait aucunement où il va. Il veut crier mais ne peut briser le silence – ne peut plus lever son regard de ces dizaines, ces centaines d’yeux qui le regardent et tentent de perforer son âme. Il est seul, seul, seul, tout seul. Pauvre embryon violé par les sondes du docteur, déchiré quand arrive la lumière. Le blanc, partout le blanc, qui efface, qui couvre, qui étouffe. Le blanc qui cache le ciel et le fait sol. Le blanc tout autour, partout, sans espoir. Le blanc qui ne réfléchit rien, le blanc qui s’insinue dans la mémoire. Peut-il se souvenir de son nom ? Peut-il le dire haut et fort ? Peut-il seulement émettre un son ? Peut-il seulement dire qu’il est ? Il n’est plus, il est autre ! Il vit maintenant, à l’intérieur de l’écran derrière le miroir. Et nous le regardons tous. Nous ! Nous ! Qu’il ne peut voir ! Qu’il ne peut plus voir ! Ses yeux ont brûlé jusqu’à la cornée ! Et il ne bouge plus. Il sent cette flamme torride qui l’incendie et remonte son nerf optique, qui balaie sa matière grise, qui le fait atrocement rougir ! Il est seul, seul, seul, tout seul ! Il a peur ! Il a peur ! Peur ! Peur !