Chant 5

(Illustration: Joann Sfar)
****5 – Elles crient dans le vide, ces âmes livides ! Et leur cri enfanté de mille nations, est un souffle atomique qui dessèche le sang. Il se coagule ! Dans les veines feuillues qui se cristallisent, se courbent sur elles-mêmes en une spirale sans fin, abandonnent le vert au profit de couleurs cauchemardesques. Le noir ! Le rouge ! Les couleurs de ce coeur qui se remet à battre paisiblement à tout rompre. Les nervures de marbre de ces corps d’albâtre cassent leur écorce. Il n’est pas un seul soupçon de matière qui ne ressente profondément les ondes du choc. Les infrasons se propagent à l’image des notes d’un violon, qui peure dans la nuit, et s’écrase sur le pavé, du haut d’un quinzième étage. Les océans s’agitent soudain de nerveux soubresauts. C’est la tempête ! Ouragan de la révolte de milliers d’âmes, rendues à la vie dans cet épique cri. Elle crient dans le vide, ces âmes livides ! Elles sont pleines de cette rage nécessaire à la Résurrection ! et les corps tremblent comme des feuilles, comme des feuilles mortes un soir de septembre. Pareils à ces feuilles craquelées qui parsèment leurs veines. La terre est houleuse lorsque ces cris d’enfants pénètrent la nappe aquifère qui chavire dans ses grottes emmurées. C’est la tempête ! C’est le vent du Nord qui charrie de l’acier froid et multicolore. Celui-ci même fond au contact de la voix. Ou peut-être voudraient-ils qu’il en soit ainsi. Peut-être désespèrent-ils de n’être pas entendus. Et qui sont-ils, ces hommes sortis de terre, encore enveloppés de poussière, encore rattachés à la terre par ces racines fortes qu’ils attaquent à coups de dents ? Leurs bouches restent figées dans cette posture insolente. Largement ouvertes vers le ciel qu’elles lèchent de loin, elle crient dans le vide, ces âmes livides ! Et le cri qui s’échappe de ces gorges serrées a peur, a peur de ne pas être vu. Ils crient leur indignation. Ils crient leur résurrection ! Et la face de la terre rougit de ces milliards de décibels comme d’autant de gifles. Elle tremble ! Elle vomit des jurons rouges comme la lave de tous les volcans. Elle a peur. Le cri se répercute sur le dôme du ciel, ce dôme incassable qui retentit de sanglots. Mais il ne s’échappera pas ! Pareil à l’adolescent qui pâlit au rugissement de ses écouteurs (Cris stridents ! Cris de mort ! Cris de fête ! Cris d’enfants !), la terre a mal aux tympans. Elle fait crouler les ponts au-dessus des mers. Elle fait mordre aux mutants la poussière. Et tous ces gens avides de leur unique existence, capables de vivre sans se remettre en question, ces gens se cachent, des mains, les oreilles. Ils ferment les yeux. Ils n’osent pas regarder ce cadavre qui rugit dans leur propre salon. Ils ont honte ! Ils ont honte de leur propre race, de leur propre chair, de leur propre sang. Aveuglés, ils se cachent à leur tour. Ils nient tout ! Ils ont la personnalité qui se dédouble, se triple, se quintuple. Et les coups pleuvent sur les hommes-bourgeons ! Ils tentent de se redresser, d’expliquer, mais à quoi bon ? La vie n’est pas ici. L’homme doit quitter le salon. L’homme doit partir. Il doit oublier. Il doit oublier jusqu’à la tombe de son ancienne vie. Mais ils ont si peur, ces hommes de béton ! Leurs yeux saignent, blessés par les éclats des corps vitrifiés de leurs parents. Tombent les coups ! Tombent les blessures ! Tombent les injures ! Hurlent les loups ! Les loups exilés qui meurent et s’entretuent ! Les loups furieux des steppes qui s’enterrent sous la neige ! Les loups aux yeux rouges partis un jour à l’aventure ! Partis trop loin, partis sans rien d’autre que leur goût pour ces bêtes qu’ils mordent à la jugulaire et dont le sang se givre en coulant à grands flots sur la neige. Elles crient ! Elles crient dans les vide, ces âmes livides !



Nyet
La révolte des marins sur le cuirassé Potemkine. Musique de Tennant/Lowe (2004), film de Eisenstein (1925).
Dans cet extrait, on voit les soldats refuser de tirer sur les marins rebelles et prendre leur parti. Certaines forces policières devraient s’en inspirer au Québec, ces jours-ci.
La totalité de la présentation live publique et gratuite de ce film en 2004-2005 est disponible sur Youtube.


L’un lu récemment (deux fois de suite), l’autre en lecture actuellement (pour la troisième ou quatrième fois, je ne sais plus).

L’un lu récemment (deux fois de suite), l’autre en lecture actuellement (pour la troisième ou quatrième fois, je ne sais plus).


Le moment où le regard se perd

Une soirée chaude et belle. La lune se lève et elle est encore énorme. Je marche seul depuis mon appartement jusqu’au quartier latin. Il y a du monde en terrasse, il y a du monde dans les rues – Montréal se réveille.


J’arrive au parc Émilie-Gamelin en longeant la rue Berri. La première chose que je vois, ce sont les policiers tout habillés pour le bal. Je ne vois pas leurs têtes. Elles sont engoncées dans des casques à visière, par-dessus des gilets pare-balles. Ils ont l’air d’enfants portant les vêtements de leurs parents, trop grands pour eux. Dans le parc il y a du monde, pas tant de monde que ça, des vélos, beaucoup de passants – c’est dur à décrire un début de manifestation. Il y a quelque chose qui échappe toujours : on ne sait pas d’où vient la foule. Je me mêle aux autres. L’ambiance est calme. On sent qu’il ne s’agit pas de la première.


Quelqu’un parle dans un haut-parleur. Aussitôt les crécelles sortent, les sifflements s’allongent vers le ciel, les tambours se mettent à résonner dans la nuit qui tombe; une clameur générale, joyeuse, qui annonce le départ. Je retrouve trois amis dont l’un porte au bout d’un mât de huit pieds un immense carré rouge qui flotte pesamment – il y a peu de vent et l’air est humide.


La manifestation s’engage dans la rue. Les rangs sont lâches et le cortège s’étend avec gaieté en une longue file scandante, vibrante. Les slogans arrivent par vagues juxtaposées, qui ne s’interrompent pas mais se renforcent les uns, les autres. Nous marchons. Je marche. À côté de mes amis qui discutent et qui crient et je crie moi aussi, je marche, je crie, je souris.


Après le boulevard René-Lévesque, le cortège tourne rue Sainte-Catherine, dans le Village. Il y a des gens qui nous acclament, des voitures qui klaxonnent et des manifestant qui reprennent leurs klaxons, les portent du début à la fin de la manifestation. Tout le monde a l’air heureux. Tout le monde a l’air décidé, convaincu, il y a de la fermeté dans tous ces pas, dans cette marche qui se tortille d’une rue à l’autre. Nous allons vers l’Est. Les gens sortent de leurs balcons pour nous crier dessus ou crier avec nous, c’est selon.


Je ne m’en rends pas compte mais je m’éloigne de mes amis. La foule est nombreuse, compacte dans les petites rues aux murs hauts des duplex, des triplex, qui répercutent nos cris – la ville, cette caisse de résonnance.


En m’éloignant, je ne me sens pas perdu, je ne m’en rends même pas compte, je regarde devant moi, uniquement devant moi et voilà que ça arrive. Le moment exact, je ne le sais pas. Mais il existe, ce moment où le regard se perd dans un flou qui se modifie. Je m’abstrais. Je se détache et s’évapore et laisse place à autre chose qui n’est pas non plus un nous parce que le nous se constate de l’extérieur, en rétrospective, comme une évidence.


On avance, désormais. On est un groupe qui exclut la personne qui parle. Chaque individu de cette marche se transforme, de par sa cohésion avec le tout, en un collectif qui exclut la singularité individuelle, pourtant exacerbée. Mais dans le rythme de la marche, dans l’unité vers un but commun, chacun s’efface et cette foule devient un corps. On comprend chacun et porte au-dessus du tumulte, au-dessus de soi, à bout de bras.


Une sorte de transe s’installe. Je ne vois pas ce que je vois, je voit ce que le cortège voit. Je devient un organisme parmi de nombreux autres et si je s’abstrait dans la marche, ce n’est pas pour y disparaître entièrement. Du fait de sa volonté d’être là, je reste un individu manifestant (j’ai envie de dire : performant), mais qui donne sa voix, ses jambes et ses yeux au tout mouvant dontje fait partie – le tout mouvant dans lequel je prend parti.


Féerie des lieux et des images. La rue devient théâtre, fête folle, la ville se manifeste enfin – le mythe qu’elle est. Elle parle à travers les souliers, les sons discordants qui pourtant forment cet assemblage cohérent, incroyablement puissant.


Revenu à moi j’avais parcouru des kilomètres et nous étions tous assis au milieu d’un carrefour. Quand le cortège a repris sa danse, je m’en suis séparé et j’ai erré dans la nuit, les yeux encore troubles. J’ai gardé longtemps dans mon corps le rythme de la marche, le sentiment d’être plus que moi. Je devais être devenu un géant.


Je retournerai manifester ce soir. Je retournerai manifester demain.


Chant 17


(peinture: Jean Remlinger)

*****17 – Ils sont au cœur, maintenant, d’une spirale double, dédoublée, en plein dédoublement. Comme au centre de nulle part, ils se prosternent devant les dieux morts ; ceux qui ne reviendront pas. Jamais ! Ce n’est pas la question du temps qui compte ici. Le temps n’existe pas, tout simplement : je l’oblitère, je l’insère entre deux plaques de métal, et il brûle. Le voilà donc qui s’en va, au loin, entouré du chœur des jeunes vierges qui le portent sur leurs têtes chancelantes. Ils sont plusieurs milliards. Un cortège de milliers de kilomètres, qui roule sur les routes sinueuses, pareil à un train d’enfer. Ils sont noirs. De la noirceur du café froid, lorsque sa surface se charge de glace. Nous n’avons pas ici suffisamment de souffrances. Nous n’avons plus de champs pour que la terre nous vampirise. Ils sont retournés à la ville comme on revient au néant. (Et s’ils connaissaient la teneur de l’essaim de jugements, ils produiraient la bombe, ils la propulseraient au-dessus d’eux, à la verticale, et ne se couvriraient pas les yeux à l’instant distancé de l’explosion. L’explosion détruirait le monde. Elle serait sans danger pour eux, car ils sont revenus victorieux de la mort. Je n’ai pas assez de larmes pour pleurer cette mort dont ils viennent. Elle est dix mille fois plus sombre que celle qui se fait attendre.) Dans l’ignorance, indolents, ils chantent et la musique coule sur eux en autant de diamants. Pourquoi donc chanter ainsi, hommes de tous les temps ? L’horizon refusé des étoiles rougit de son immanence. Il s’est alourdi, car il ne peut plus se plier aux lois verticales. Il est le point de jonction, le trou noir où toute couleur, toute forme, blêmit et fond. Et ils continuent leur marche sur eux-mêmes – cette marche qui ne mène nulle part. Mais à ce qu’ils sont ! Ils sont au cœur, maintenant, d’une spirale double, dédoublée, en plein dédoublement. Jamais plus : l’arrêt de la victoire en marche. Jamais plus : l’autisme des mains qui calent. Jamais plus : l’autre est un miroir. Ils chantent. Ils se transforment en ces chants tourbillonnants qui tonnent ! C’est en ces chants multiformes qu’ils prennent véritablement corps. Leurs pieds ne touchent plus terre. Ils s’élèvent et tournent de plus en plus haut ; nuée polychrome, enchantée, dangereux brouillard sonore, assourdissant ! Leurs bras se déploient et de leurs nerfs jaillissent et grandissent les plumes du dieu-serpent. Leurs cous s’allongent ainsi que leurs griffes. Ils n’ont plus forme humaine. Ils ont pris la forme de ce qu’ils sont vraiment. Ils ont rejoint leur forme mentale à l’intérieur de la prison. Ils ont fusionné leur esprit à celui du kaléidoscope. Les tours vertigineuses ne leur font plus peur. Ils n’ont plus de peur. Ou peut-être le croient-ils et peut-être en est-il mieux ainsi. Pour l’instant. Cet instant qui n’en peut plus de mourir, de se contracter et de se rabattre comme le fait l’horizon, comme le fait la sueur quand elle touche le métal brûlant, hurlant. Ils toucheront le sol à nouveau. Ils le toucheront. Ils se demanderont alors quelle est cette surface sèche, aride et sale qui leur imprime un contact qu’ils ne peuvent pas ne pas rendre. De là naît l’insubmersible ambivalence. Ils ne peuvent pas ne pas toucher terre, du moins de temps en temps. Mais cette dernière affirmation ne tient pas. Le temps s’unifie. Il n’y a pas d’autre temps que celui-ci. Et il est indélébile, incandescent avant sa lente et sûre implosion. Les mots ne sont pas assez forts pour soutenir ce dédale. Faut-il se taire ? Il faudrait coucher tous les mots du monde sur la page, sur le même point. Il faudrait que tous s’unissent afin de former le bloc le plus signifiant, le plus millimétriquement parfait, semblable aux nuées que forment les hommes, planant entre terre et cieux, voguant vers l’oblitération, vers l’horizon, si peu semblables à ce que je reproduis sur ces lignes disjointes, si longues —————— si longues. Ils sont au cœur, maintenant, d’une spirale double, dédoublée, en plein dédoublement. Le bruit de leurs ailes couvre celui de ce chant.


Cher clavier, (Pris avec instagram)

Cher clavier, (Pris avec instagram)


«Je n’oublierai jamais ce que j’ai vu ce soir.»

Je n’oublierai jamais ce que j’ai vu ce soir.

Des milliers de manifestants, des étudiants qui scandent, qui intiment qu’on les écoute, qu’on les entende et derrière eux des camions qui leur foncent dessus, des policiers qui dressent des périmètres sur plusieurs pâtés de maisons pour laisser passer leur milice, des bombes qui explosent, un hélicoptère qui n’arrête pas - depuis des heures - de scillonner le ciel… Je suis estomaqué. Je n’en reviens pas. Je me demande où je suis.
Et voir une foule avancer de façon, somme toute disciplinée, poursuivie par des lumières bleues et rouges qui accélèrent, ça n’a pas de sens.
Tout autour dans les bars, des quidams regardent la télé comme s’il y avait une différence. Il y en a une : il y a les titres qui interprètent et il y a la répétition inlassable, alors que ce qui se produit est là, dans la rue, devant nous. Il suffit de se retourner pour qu’ils voient l’événement… comment disent-ils… live !
En vrai !
Demain nous aurons quelques versions officielles que l’on nous répétera ad nauseam jusqu’à ce que nous ne puissions plus les écouter et que l’attention générale se porte ailleurs, sur autre chose que ça, que cette chose qui dure depuis des mois.

Des mois !


Autant hurler à la lune.


Mais qui sont ces gens qui sont prêts à tout sauf à écouter ce que veulent les centaines de milliers de manifestants ? Comment peut-on laisser ces mêmes gens décider pour nous de ce que devrait être notre nation ?


Ils ne nous voient pas comme une nation et ils ne nous voient pas comme un peuple. Pour eux, que sommes-nous donc ? S’ils sont prêts à laisser périr la jeunesse, à ne pas même dresser l’oreille, comment ne pas se révolter ?

Et ils sont des milliers à hurler ! À demander simplement qu’on les respecte, qu’on écoute, qu’on écoute, bon sang ! Des milliers de voix et des milliers de corps qui se rassemblent depuis des mois (des mois !) et qui se font traiter comme un rien, comme moins que rien, comme une nuisance ! Ce n’est pas compréhensible, ce n’est certainement pas logique, ce n’est pas juste !
Ces gens-là qui envoient sur leur propre avenir des bombes lacrymogène, des bombes assourdissantes, des bombes ! Enfin, vous rendez-vous compte ? Ces gens-là qui n’hésitent pas une seconde à déclarer une idée illégale, qui se bouchent les oreilles et qui, plutôt que de s’asseoir à une table et de parler préfèrent utiliser des moyens détournés pour abuser des étudiants - des étudiants, bon sang ! - comment se fait-il qu’ils aient autant de puissance ? Qui leur a donc dit qu’il étaient ici rois et maîtres ? Et chez nous ! Chez moi ! Au-dessus de mon toit ! Par-delà ma fenêtre ! Qui sont-ils ?
On ne peut pas sommer à des hommes et des femmes poursuivis, chassés, étouffés, de retourner en classe et d’oublier ! Ces moments restent gravés dans le corps. Je ne m’en remettrai jamais. Comment voulez-vous qu’on s’en remette ? C’est de l’abus, de l’abus de confiance.
Gens voraces, pernicieux, cupides, corrompus, indignes de cette jeunesse et de cette patrie que vous giflez sans colère, sans passion, comment osez-vous accuser les étudiants de mal se comporter après ce que vous venez de faire ? Vous êtes indignes, gens du gouvernement ! Que la honte vous dévore !


Je n’ai aucune envie de remplir ma déclaration d’impôts !
Youri

Soirée… (Pris avec instagram)

Soirée… (Pris avec instagram)


Il y avait du monde à la journée de la terre (Pris avec instagram)

Il y avait du monde à la journée de la terre (Pris avec instagram)


Une plante curieuse. (Pris avec instagram)

Ne dirait-on pas qu’elle se penche pour lire les titres et feuilleter les pages ?

Une plante curieuse. (Pris avec instagram)

Ne dirait-on pas qu’elle se penche pour lire les titres et feuilleter les pages ?


Projets scénaristiques : l’hydre et le funambule

Il y a deux personnages qui demandent à naître.

Il y a la danseuse à deux têtes, le corps à deux volontés ou plutôt, la volonté à deux corps. Je la nomme l’Hydre. Je la travaille en ce moment en réfléchissant à l’art Butô. J’ai déjà effleuré le sujet ici. C’est en construction et c’est une construction qui avance lentement, sûrement, comme un bon vin. Elle s’annonce très bien, cette danseuse, mais elle demande beaucoup de soins.

Et puis il y a le funambule. Celui qui marche sur la pointe des pieds entre deux gouffres et qui toujours s’assure d’être à un orteil de l’équilibre, mais d’un équilibre en mouvement. Parce que tout bouge et qu’il n’existe rien de stable; ni hors de lui, ni en lui.

Celui-là, je m’y attable demain et je le forge. Je suis certain qu’il va me faire balancer d’une idée à l’autre et surtout, d’une identité à l’autre. Parce que c’est de cela dont je veux parler avec lui : d’identité mobile, dansante, sur le point de se fracasser.

Une identité fugitive et aérienne.


Mais qu’est-ce que je fous ici, moi ?

Et puis on redéménage en ville et puis tout est pareil. La solitude est la même. La sècheresse est la même. Seulement on se rend compte que ce n’est pas parce qu’on est loin, ou parce qu’il n’y a rien autour, ou parce qu’on a décidé de s’isoler envers et contre tout. Non, c’est beaucoup plus triste. C’est parce que le monde s’en fout. Le monde est trop occupé avec lui-même pour se soucier de l’autre, le perdu, qui est là et qui attends qu’on lui dise quelque chose. Que de faire exploser sa vie, son quotidien, ses habitudes, ça servait à quelque chose. Qu’il n’a pas tout détruit en vain.


Personne ne le lui dit. À la place, on lui donne autre chose. Un endroit pour vivre qui est tout petit. De gros égos et des rues minuscules. Et du monde, du monde, de la foule et de la foule, compacte sur les trottoirs, qui déborde dans la rue et se fait frapper par les voitures sans que quiconque s’en aperçoive. La ville est une violence que je me fais. Mais pourquoi ? Je ne sais pas et personne n’en a aucune idée.


On est mû par une idée, par un concept, par un espoir. et c’est si court, ce passage entre l’espoir et la réalisation de l’échec qui n’en finit plus de s’étendre et de contaminer tout. J’ai perdu ma place. Et où est-elle maintenant ? Elle ne se trouve plus dans cet endroit que j’ai quitté et que j’aimais tant, même s’il m’enfermait dans l’inaction (mais l’inaction là-bas, au bord de mon lac, était douce). Ma place ne se trouve plus ici non plus, dans cette petite case parmi les cases où tout foisonne, bouillonne, devient totalement transparent.

Je n’ai plus de refuge, plus de compagnon, plus d’attache. Ma vie est en lambeaux.


Le spectateur et les projecteurs

Voix off (de plus en plus vite, tandis que de la scène 2, tous les acteurs le regardent et le
pointent ou rient, ou parlent entre eux en le désignant)
: Ainsi l’homme prend pied dans cette vague sphère. Il tourne et pointe son regard à tous les vents, aux quatre points cardinaux, pour trouver le sol, pour trouver le cadre, la rangée de projecteurs qui le noient de lumière. Bientôt, il s’assoira, emporté par le poids de plus en plus importun de son corps. Et quand il voudra avoir la preuve de son existence, il penchera la tête vers le bas. Et il ne verra plus ses pieds. Il se sent peu à peu happé, il se sent seul et regardé, sans en être digne, sans pouvoir s’arrêter de rediriger son regard, afin de percevoir, dans un océan de clarté, quelqu’un, une quelconque image de l’humain. Mais il n’y a, hélas, personne. Il est seul, seul, tout seul. Il a les pieds ballants au bas de la scène et l’horizon l’aveugle de milliards de lumières. Il ne sait où il se trouve et ne sait repartir d’où il vient. Il est seul, personne ne le guide. Un monstre atroce le regarde. Il est multiple, il est cent. Il rit de ses milliards de dents. Et de ses paires de bras, il applaudit parfois. On entend dans la complète noirceur qui se réfugie derrière la pluie d’éclairage, son murmure constant. Murmure de rage et d’envie. Murmure de lèvres mutilées qui rient. Il regarde devant lui et ne voit rien. Ses pieds ne touchent plus sol, il est seul, seul dans l’univers. Et la lumière l’accable, le perce comme une grêle de poignards. De tout petits poignards extrêmement aigus qui percent d’avides petites entailles dans la chair, sans que la blessure ne se sente, sans que le sang qui coule ne le fasse fléchir. Il reste là, à jamais incompris, aveugle, perdu dans un torrent de lait, les oreilles emplies d’indistincts murmures. Il ne sait plus qui il est. Son chemin est devenu tout à fait blanc. La lumière l’enflamme. La lumière le transporte. Mais il ne sait aucunement où il va. Il veut crier mais ne peut briser le silence – ne peut plus lever son regard de ces dizaines, ces centaines d’yeux qui le regardent et tentent de perforer son âme. Il est seul, seul, seul, tout seul. Pauvre embryon violé par les sondes du docteur, déchiré quand arrive la lumière. Le blanc, partout le blanc, qui efface, qui couvre, qui étouffe. Le blanc qui cache le ciel et le fait sol. Le blanc tout autour, partout, sans espoir. Le blanc qui ne réfléchit rien, le blanc qui s’insinue dans la mémoire. Peut-il se souvenir de son nom ? Peut-il le dire haut et fort ? Peut-il seulement émettre un son ? Peut-il seulement dire qu’il est ? Il n’est plus, il est autre ! Il vit maintenant, à l’intérieur de l’écran derrière le miroir. Et nous le regardons tous. Nous ! Nous ! Qu’il ne peut voir ! Qu’il ne peut plus voir ! Ses yeux ont brûlé jusqu’à la cornée ! Et il ne bouge plus. Il sent cette flamme torride qui l’incendie et remonte son nerf optique, qui balaie sa matière grise, qui le fait atrocement rougir ! Il est seul, seul, seul, tout seul ! Il a peur ! Il a peur ! Peur ! Peur !